Des centrales à gaz comme réserve de secours : important ou inutile ?


Des centrales à turbines à gaz comme réserve de secours, est-ce important pour la sécurité de l’approvisionnement en électricité, ou au contraire inutile ? La Commission fédérale de l’électricité (ElCom) a publié il y a quelques jours un nouveau rapport relatif à la sécurité de l’approvisionnement en électricité et au dimensionnement des capacités de réserve nécessaires, et elle a formulé à cette occasion des recommandations qui apportent des réponses très différentes à cette question. Le rapport dresse un bon tableau de la situation future de l’approvisionnement, mais il montre aussi que beaucoup de données clés ne sont pas encore connues à l’heure actuelle. Voici l’analyse et les commentaires de swisscleantech, suivis de nos recommandations.

Fotografie: Clark van der Beken

Depuis un certain temps, on se demande s’il faudrait construire de nouvelles centrales à turbines à gaz pour garantir la sécurité de l’approvisionnement en électricité en Suisse – et si oui, quelle devrait être la puissance nécessaire. Ces centrales devraient être maintenues en réserve et n’être utilisées qu’en cas de pénurie dans l’approvisionnement en électricité. Des études sur l’approvisionnement en électricité en Europe montrent qu’il ne faudrait utiliser ces centrales que très rarement. Pour répondre notamment à la question du dimensionnement des capacités de réserve, l’ElCom a réalisé une nouvelle étude relative à la sécurité de l’approvisionnement en électricité, dont les résultats sont disponibles depuis quelques jours.

Il n’est pas nécessaire de construire de nouvelles centrales à turbines à gaz

Les résultats bien documentés de l’étude n’aident toutefois pas vraiment à planifier d’éventuelles centrales à turbines à gaz. On peut ainsi lire dans l’étude qu’il faudrait entre 0 et 1,4 GW de puissance produite par des centrales fossiles dans les années 2030. La quantité exacte dépend de l’évolution de la demande et des possibilités de production d’électricité en Suisse et en Europe au cours des prochaines années.

L’étendue des résultats est due au fait que l’ElCom combine différents paramètres probables d’évolution, notamment des hypothèses relatives à la disponibilité européenne et à l’existence d’un accord sur l’électricité entre l’UE et la Suisse, et des paramètres de consommation tels que la vitesse de développement de l’électromobilité ou la diffusion des pompes à chaleur. La vitesse de développement des énergies renouvelables est un facteur essentiel. Si nous avançons suffisamment vite dans ce domaine, les besoins de puissance fossile complémentaire pour garantir l’approvisionnement seront nettement moindres. Les résultats de l’ElCom confirment ainsi les conclusions de l’étude que nous avions nous-mêmes publiée avec la ZHAW au printemps 2023 : il n’est pas nécessaire de construire de nouvelles centrales à turbines à gaz si nous développons de manière ambitieuse les énergies renouvelables et si nous garantissons en même temps que nos bassins d’accumulation contribueront également de manière optimale à la mise à disposition de réserves.

Centrales nucléaires : un risque majeur

Du côté des risques, la disponibilité des centrales nucléaires existantes est un élément majeur. Si nos centrales nucléaires peuvent effectivement être exploitées durant 60 ans ou plus, la sécurité de l’approvisionnement sera nettement plus importante et la trajectoire de développement des énergies renouvelables pourra être moins ambitieuse. Compte tenu de l’expérience internationale en la matière, nous pensons qu’un tel scénario est possible et pertinent. Mais la poursuite de l’exploitation n’est en aucun cas garantie. Il ne serait donc pas prudent de ralentir le développement des renouvelables. L’acte modificateur unique, qui est dans la dernière ligne droite au Parlement, suit ici la bonne voie.

Stratégie différenciée pour la sécurité de l’approvisionnement en électricité

Il est difficile de prendre des décisions politiques lorsqu’il y a tant d’incertitudes. La Confédération aurait intérêt à développer une stratégie différenciée qui pourrait évoluer différemment en fonction de la vitesse de développement des énergies renouvelables. Un approvisionnement en électricité fiable – aujourd’hui et demain – est essentiel pour l’économie comme pour la population. Une politique climatique ambitieuse, telle que le demande swisscleantech, ne bénéficiera du soutien de la population que si la sécurité de l’approvisionnement en électricité est garantie.

Pour assurer l’approvisionnement notamment cet hiver et l’hiver prochain, il faut avant tout mieux intégrer les infrastructures existantes, tels que les groupes électrogènes de secours, dans l’approvisionnement en électricité. C’est une demande qui avait été formulée il y a quelque temps par swisscleantech et qui est maintenant mise en œuvre par l’Office fédéral de l’énergie (OFEN). Préparer les autorisations pour les projets de centrales à turbines à gaz – sans toutefois engager leur construction – constitue également une bonne démarche. Ces centrales pourraient cependant se heurter à une forte résistance de la part des opposants, il faut donc dès maintenant faire avancer les procédures d’autorisation. Si la situation de l’approvisionnement se détériorait, une réaction rapide s’imposerait.

L’opposition des milieux de la protection du climat est une erreur

L’opposition déjà lancée par les milieux de la protection du climat n’a pas de sens. Il est vrai que les centrales à turbines à gaz mobilisent des capitaux et qu’il faudrait par conséquent en construire le moins possible. Dans la perspective du changement climatique, elles ne présentent qu’un intérêt relatif – pour autant qu’elles ne fonctionnent pas en continu. Le rapport de l’ElCom montre que si l’on construisait une puissance de production maximale de 1,4 GW, les installations devraient fonctionner au maximum 700 h au cours d’une année durant laquelle il y aurait une sous-couverture importante [1]. Cela générerait des émissions d’environ 490 000 tonnes de CO2, soit 1,7 % des émissions de CO2 de notre système énergétique actuel. Étant donné qu’il est peu probable qu’on soit confronté à une sous-couverture importante, le fonctionnement des installations n’est pas significatif en tant que source d’émissions, au moins pendant les 20 prochaines années. Si les installations sont conçues de manière à pouvoir utiliser également de l’hydrogène, elles pourraient être intégrées dans un système d’approvisionnement en électricité renouvelable.

La question peut également être considérée sous un autre angle : dans une phase de transition qui durera jusqu’à ce que le stockage de l’électricité au moyen de batteries et les vecteurs énergétiques synthétiques aient pris toute leur place et que la maîtrise de la demande d’électricité (demand side management) soit largement répandue, la production fluctuante des énergies renouvelables restera un défi pour la stabilité du système énergétique. Les turbines à gaz, réactives et relativement bon marché, sont donc le complément idéal à l’énergie solaire et éolienne dans une phase de transition. L’opposition fondamentale aux centrales à turbines à gaz aide donc surtout les opposants à la Stratégie énergétique 2050, qui doutent de la faisabilité et également des possibilités de financement d’un système énergétique largement renouvelable. Cette crainte est infondée, de nombreuses études le montrent.

5 Recommandations de swisscleantech

En résumé, nos recommandations correspondent sur de nombreux points à la procédure envisagée par la Confédération :

  1. S’engager pleinement dans le développement de la production d’électricité renouvelable d’hiver. Avec les paquets législatifs actuels, les choses bougent déjà un peu.
  2. Faire avancer un accord sur l’électricité avec l’UE.
  3. Développer la réserve hydroélectrique – dans ce domaine, notre étude montre qu’il est possible de faire mieux.
  4. Intégrer les groupes électrogènes de secours dans l’approvisionnement en électricité et y associer si possible aussi l’économie.
  5. Lancer des appels d’offres pour les centrales à turbines à gaz et faire avancer les procédures d’autorisation, mais – et c’est important – observer un arrêt avant toute réalisation. Car cela coûtera finalement moins cher d’amortir les coûts des procédures d’autorisation que de construire des centrales inutiles.

[1] Durée d’exploitation maximale en cas de scénario extrême de forte demande, de défaillance de centrales nucléaires, de faible développement des énergies renouvelables (en référence à l’étude de l’ElCom.